samedi, juin 14, 2008

Un Français au pays de Vigneault

Presque quarante ans après avoir eu droit à son volume de la collection «Poètes d'aujourd'hui» chez Seghers, Gilles Vigneault est enfin le sujet d'une véritable biographie made in France. Biographie plus qu'autorisée: l'intéressé y a participé et l'a cosignée. Mais le fin renard a laissé l'auteur -- le journaliste Marc Legras, vétéran de la revue Chorus, passionné de chanson et du Québec -- se débrouiller tout seul avec la promo locale et prendre ainsi sa juste part de lumière. Belle politesse et retour d'ascenseur: Vigneault lui-même a rarement été mieux éclairé.

On voit la scène d'ici. Un Français, début soixantaine, avec son sac à dos sur la 138, quelque part entre Aguanish et Natashquan. La nuit tombe. Bigre! «J'étais parti de Tadoussac en stop. Ça s'était bien passé, et puis je me suis retrouvé en rade, au milieu de nulle part, après L'Île-Michon. Je ne savais pas si j'étais à 30, 40 ou 50 kilomètres de Natashquan. Il y avait des moustiques, et tout. Je me disais: oh la la, qu'est-ce que je vais faire? J'avais le plan de me trouver une barque, de la retourner et de me foutre dessous... Et puis un couple avec son fils est passé en voiture, et s'est arrêté. Trois quarts d'heure plus tard, j'étais attablé au restaurant John le Débardeur.»

Dans l'une des pages de garde de son livre Gilles Vigneault de Natashquan, le Français en question a ajouté à mon intention, à l'encre noire, ces mots en guise de dédicace, précédant le titre: «Sur les pas de... » Précision qui en dit long sur le caractère de l'homme: Marc Legras est bon marcheur, et modeste. À preuve, sa signature en couverture n'est pas plus grande que celle de Vigneault. Ce n'est pourtant pas une bio écrite à deux mains. «Au départ, ça devait l'être, explique-t-il, de son côté d'une des tables de conférence au Devoir. J'avais cette idée de fenêtres, qu'à l'intérieur du texte journalistique, il y ait de l'espace pour lui. Un aphorisme, une réflexion, un commentaire sur un point du récit, c'était très ouvert. Vigneault a trouvé que c'était une très bonne idée, mais finalement, il n'a pas spécialement écrit de nouveau dans ces fenêtres. Ma solution a été de les remplir de ses poèmes, de ses contes déjà publiés ailleurs, d'offrir ainsi en complément un peu du Vigneault poète à côté du Vigneault chanteur.»De quoi justifier une cosignature? Pour Legras, ça ne faisait aucun doute. «Il a lu chaque mot de ce livre, en a contrôlé chaque virgule. Ses propos sont partout. Mon livre d'entretiens avec Moustaki, Moustaki l'a cosigné. Moi, j'aime bien associer la personne qui est l'objet du livre à la démarche. Pour moi, l'histoire de Vigneault que je raconte, il en est le premier auteur.»

Voir ce que Vigneault a vu
Admettons. À retracer ainsi, pedibus, le parcours d'un homme, on vit pratiquement dans ses souliers: difficile de ne pas en épouser les empreintes. «Je suis journaliste de métier [20 ans à France 2, notamment responsable d'édition du Journal télévisé] et passionné de chanson le samedi et le dimanche [modeste encore: il écrit depuis 30 ans sur la chanson, de Paroles et musiques à Chorus]. La chanson, comme dit Jean-Roger Caussimon, c'est ma tendresse. Alors, quand j'écris sur un chanteur, je le fais avec mon coeur, mais sans oublier mes réflexes de journaliste: j'ai besoin de factuel, c'est ma base, mais aussi d'étudier l'oeuvre à fond, et de m'imprégner des lieux qui ont contribué à façonner l'homme et l'oeuvre. Lieux réels, lieux politiques aussi. On est l'endroit d'où l'on vient. On est aussi la somme des endroits par où l'on est passé. Pour Vigneault, connaître Natashquan, ses gens, les odeurs, la couleur de la terre, m'était essentiel. Je suis aussi allé à Rimouski: je voulais voir s'il y avait des arbres, un perron, voir si c'était imposant ou pas pour un garçon de 13 ans qui, parti de Natashquan, débarque au Petit Séminaire en septembre 1941.»

Une mise en contexte solidement étayée (sur le plan de la politique québécoise, sur le plan de l'histoire de la chanson québécoise), une chronologie des événements rigoureuse, un éclairage de tous les instants apporté par l'oeuvre elle-même: ce sont les lignes de force du livre de Legras (cosignature ou pas, c'est quand même le livre de Legras). On ne trouvera cependant rien là-dedans de la vie personnelle de Vigneault, une fois l'enfance et les années formatrices passées. Legras a été partout, sauf à Saint-Placide, où demeure Vigneault avec les siens. «Il n'a pas voulu. Je n'ai pas insisté. Peut-être n'ai-je pas voulu savoir s'il y a distorsion entre vie privée et vie publique. Ça ne m'intéressait pas. Il s'écrira un jour, après la mort de Vigneault, par quelqu'un d'autre, une biographie dans le sens traditionnel du terme. Mais moi, l'idée de lui trouver quelques maîtresses me semble bien anodine, alors que ce qu'il dit, ce qu'il chante, ce qu'il propose en spectacle, est d'une absolue pertinence, de ses débuts à aujourd'hui.»